Chronique #001 – Pourquoi le succès du Crémant pourrait fragiliser certains producteurs ?
Les Décisions d'un vigneron
Pourquoi le succès du Crémant pourrait fragiliser certains producteurs ?
Ces dernières années, les consommateurs ont vu apparaître de plus en plus de Crémants sur les rayons des cavistes et des grandes surfaces. L'image du Crémant s'est progressivement renforcée, portée par une montée en gamme et une reconnaissance croissante auprès des consommateurs.
Pour les Maisons de fines bulles, ce positionnement est logique.
Pour les producteurs qui fournissent une partie de leur récolte, la réalité est parfois plus complexe.
Une différence que peu de consommateurs connaissent
En Loire, un même vignoble peut produire des raisins destinés à des vins effervescents commercialisés soit en Crémant de Loire, soit en Saumur Brut.
Pour le consommateur, la différence semble parfois limitée.
Pour le vigneron, elle est loin d'être anodine.
Le cahier des charges du Crémant impose notamment une récolte exclusivement manuelle afin de préserver l'intégrité des grappes avant le pressurage.
À l'inverse, dans certains schémas de commercialisation de moûts destinés au Saumur Brut, la vendange mécanique est possible.
Cette simple différence réglementaire change profondément l'organisation des vendanges.
Une évolution du marché
Depuis plusieurs années, de nombreuses Maisons privilégient le développement de leurs gammes de Crémant.
Cette orientation répond à une demande du marché et à une stratégie de valorisation du produit.
Mais elle a aussi une conséquence directe pour les domaines qui les approvisionnent.
Lorsque davantage de volumes sont orientés vers le Crémant, davantage de raisins doivent être récoltés à la main.
Une équation particulièrement difficile cette année
En année normale, cette contrainte est déjà importante.
Cette année, elle devient beaucoup plus sensible.
Les épisodes de sécheresse et de fortes chaleurs que nous connaissons depuis juin, devraient entraîner, dans de nombreux secteurs, une baisse significative des rendements. Certaines parcelles pourraient produire à peine la moitié d'une récolte habituelle.
Or, une équipe de vendangeurs ne coûte pas deux fois moins cher parce que la vigne porte deux fois moins de raisins.
Il faut toujours organiser les équipes, respecter une fenêtre de récolte souvent très courte et intervenir au bon moment.
Le coût de la vendange rapporté à chaque hectolitre récolté augmente donc mécaniquement.
Une réflexion collective
Il ne s'agit pas de remettre en cause le développement du Crémant.
Son succès constitue une excellente nouvelle pour les vins de Loire.
En revanche, cette situation invite à réfléchir à l'équilibre entre les attentes du marché, les exigences des cahiers des charges et les réalités économiques des domaines producteurs.
Le changement climatique ne modifie pas uniquement la façon de conduire la vigne.
Il met aussi en lumière certaines contraintes qui, jusqu'à présent, restaient relativement discrètes.
Derrière une bouteille
Lorsqu'un consommateur choisit un Crémant de Loire, il voit avant tout un style de vin.
Le vigneron, lui, voit également une organisation de récolte, une disponibilité de main-d'œuvre, des coûts de production et des arbitrages économiques qui deviennent, certaines années, particulièrement complexes.
C'est peut-être là que réside le véritable défi des prochaines années : continuer à produire des vins effervescents de grande qualité tout en préservant un modèle économiquement viable pour ceux qui cultivent les vignes.
An English version is available on my website.
Michel Paul Faivre
Vigneron au Domaine des Ruaults
Le Puy-Notre-Dame – Vallée de la Loire
