Chronique #002 – Le coût de la passion
Les Décisions d'un vigneron
Le coût de la passion
Ce matin, j'ai reçu un appel commercial.
Une société me proposait de rejoindre son réseau de domaines partenaires. Le principe est simple : les clients achètent une box à 40 € qui leur donne droit à une dégustation pour deux personnes chez un vigneron.
Sur ces 40 €, le domaine perçoit 8 €.
En contrepartie, il accueille les visiteurs pendant environ une heure, leur fait découvrir son histoire, son terroir et ses vins. Il doit également proposer deux bouchées gourmandes… qu'il achète bien sûr à ses frais puisqu'elles ne sont pas produites au domaine.
Le discours commercial est bien rodé :
"Ne vous inquiétez pas, les visiteurs repartiront avec des bouteilles."
Peut-être.
Ou peut-être pas.
Certains rempliront leur coffre. D'autres seront venus en vélo, à pied ou en camping-car, avec simplement l'envie de découvrir un domaine. Et c'est très bien ainsi. Ils auront acheté une expérience, pas nécessairement des bouteilles.
Mais ce n'est finalement pas la vraie question.
La vraie question est celle de la valeur de notre travail.
Recevoir des visiteurs ne consiste pas simplement à déboucher quelques bouteilles.
Il faut préparer la dégustation, accueillir avec le sourire, raconter parfois plusieurs générations d'histoire, répondre aux questions, faire découvrir un métier, servir les vins, proposer les bouchées gourmandes, puis tout ranger avant de repartir à la vigne, à la cave ou derrière son ordinateur.
Une heure passe très vite.
Mais cette heure n'a pas une valeur de 8 €.
D'autant que ces 8 € ne sont même pas une rémunération.
Ils constituent un chiffre d'affaires auquel il faut encore retirer le coût des vins dégustés, des bouchées gourmandes, des verres, de l'eau, du lavage, du temps de préparation et de toutes ces petites dépenses invisibles qui accompagnent chaque accueil.
Au fond, ce qui est proposé au vigneron n'est pas d'être rémunéré pour son travail.
On lui demande de parier sur une vente future.
En résumé : acceptez d'être peu payé aujourd'hui, car les visiteurs achèteront peut-être quelques bouteilles demain.
J'avoue être toujours surpris par cette logique.
Demande-t-on à un restaurateur de servir un repas à prix coûtant en lui expliquant que les clients commanderont peut-être une deuxième bouteille ?
Demande-t-on à un artisan d'intervenir gratuitement parce que son client lui confiera peut-être un chantier plus important l'année suivante ?
Pourquoi cette logique semble-t-elle devenue normale lorsqu'il s'agit d'un producteur agricole ?
Je n'ai rien contre ces sociétés. Elles répondent à une demande et certains domaines y trouveront sans doute leur compte.
Mais cette proposition m'a rappelé une chose essentielle.
Notre métier ne consiste pas seulement à produire du vin.
Nous transmettons une histoire, un savoir-faire, un terroir, une passion.
Et cette transmission a une valeur.
Une valeur qui mérite, elle aussi, d'être rémunérée à sa juste mesure.
Alors, avant d'accepter une nouvelle offre commerciale, je me poserai désormais une seule question :
Si je proposais moi-même cette expérience à deux visiteurs, quel prix lui donnerais-je ?
La réponse est probablement le meilleur indicateur de la valeur que nous accordons à notre propre travail.
Michel Paul Faivre
Vigneron au Domaine des Ruaults
Le Puy-Notre-Dame – Vallée de la Loire
